Carnet de voyage : Je suis Debdou la magnifique !

 

Je suis Debdou la magnifique !

Carnet de voyage de  Pénélope Timiste publié sur le site : voyages.ideoz.fr
Debdou, premières impressions

Une ligne droite, interminable, déroule ses kilomètres depuis Taourirt. Elle coupe la terre ocre, rouge parfois où s’amoncelle la caillasse.

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C’est un pays mordu par un implacable soleil. Peu à peu, des bouquets de lauriers s’invitent et parsèment de rose l’étendue désertique.

Peu à peu, des bâtisses, comme poussées du sol, se donnent des airs de legos oubliés par un enfant désordonné. Une montagne comme une arène grandit et les arbres gagnent.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

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Tout au bout, là-bas, c’est Debdou, enclavée, qui laisse l’impression d’achever le monde, blottie qu’elle est au pied du plateau du Rekkam, en bordure du Moyen-Atlas. Entrer dans Debdou c’est, soudain, remonter le temps, pénétrer une civilisation ancienne, rurale et pauvre, même si l’internet et de belles autos s’affichent.

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De part et d’autre de la chaussée, cabossée, des échoppes édentent les murs. L’une propose des cigarettes, une autre de l’épicerie. Ici, un cabri écorché, déjà débité, entamé, achève son périple pendu à une esse. Il tournoie doucement en attendant le chaland. Le boucher chasse les mouches qui tentent de voler leur pitance. Un vieux tisserand, courbé sur son métier, travaille la laine pour en faire des tapis et autres couvre-lits. Il est sans âge, le tisserand. Au seuil de son atelier, des écheveaux dodelinent et éclaboussent de couleurs la façade lépreuse.

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Et puis, comme une insulte faite à la canicule, au cœur du bourg, une trouée fraîche et verdoyante offre un refuge. On descend une volée de marches et le jardin foisonne, la source murmure, les platanes majestueux effleurent un ciel chauffé à blanc. Des troquets encerclent cette minuscule oasis, où le thé à la menthe coule à flot.

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Ça sent la sueur, le tabac et quelques relents de fumées interdites. Pas de femmes… ou si peu. Des hommes discutent, échangent des propos animés. D’autres se querellent, s’esclaffent, grondent, fanfaronnent, assis en tailleur sur une natte, qui à abattre ses cartes, qui à aligner ses dominos. Les jeux des hommes n’ont pas de langage, les visages racontent partout les mêmes passions.
Il y a bien la vieille toute ridée, minuscule, édentée, qui réclame un peu d’argent pour manger… mais la mendicité est quasi absente. Elle est rigolote avec ses tresses oranges du henné et son regard malicieux. Elle sourit, malgré son dénuement.
Dans le mellah, il n’y a pas moins de onze synagogues, dont certaines achèvent de s’effriter.

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Mais Debdou, bien que blessée des outrages du temps, se drape de dignité, sous l’œil énigmatique de sa casbah perchée à flanc de falaise. Quand je vole la photo de cet homme, nonchalamment accoudé à son âne, parce qu’il m’aperçoit, il se redresse. Il pose et m’offre un beau cliché, sans un mot, sans rien demander en retour. Il a l’air de me dire :
« Je marche courbé par le labeur. Je n’ai parfois que du pain et du thé pour tout repas. Mais mon âme n’oublie pas que je suis fils d’un peuple fier et courageux, issu d’une cité qui enfanta une dynastie de souverains… ».
On le dirait tout droit sorti d’un péplum biblique tourné en cinémascope, ou encore de l’inénarrable « Angélique et le Sultan ».

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Le mellah, l’ancien quartier juif, déserté par ses premiers habitants et fondateurs, abrite tout un monde agité. Les enfants s’amusent dans les ruelles étroites et les adultes regardent passer les rares touristes. Les portes sont ouvertes, on entend les voix des dames derrière les rideaux qui protègent l’intimité des foyers.

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Et voilà que mon imagination s’envole, se pose sur la muraille de la casbah, tricote les légendes attrapées en écoutant parler ceux qui savent. Mais c’est une autre histoire…

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La route étroite, sinueuse, escalade la montagne. Le panneau, presque effacé, indique la direction de la source. C’est cette route là qui conduit au plateau du Rekkam, qui prend la piste du sud jusqu’à Figuig.

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Un petit coin de paradis, niché, caché au milieu des pins d’Alep et des chênes verts, qu’il faut chercher, accueille le baroudeur au soir de son errance.

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A force de sueur, de kilomètres aussi, car tout est loin ici, le lieu se pare de quiétude et la beauté d’un soleil couchant me prend le ventre. Les bungalows décorés sobrement s’éparpillent sous les arbres. Le restaurant tient table ouverte. A peine au seuil de la grande salle, les odeurs de coriandre et de cumin lèchent mes narines qui, gourmandes, frétillent d’aise.
Et les mots cèdent la place aux images…

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Je suis Debdou la Magnifique…

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– Arrivée sur la Casbah par le chemin des mules-.
Une citadelle millénaire s’effrite sous le ciel. Les vents et les frimas, les canicules et les pluies ont raviné, ridé la vieille endormie. Ses fortifications, mangées par les siècles, l’enserrent encore, bien que de larges brèches l’éventrent. Ça et là, des bouts de la muraille bordent un champ, donnent de l’ombre à un âne.
Elle sommeille, la vieille, elle murmure parfois, et, l’oreille tendue, je l’écoute ressasser son flamboyant passé…
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-« Je suis Debdou la Magnifique, mère d’un royaume oublié qui s’étendait de ma casbah jusqu’à Fès. Les enfants de Rome m’ont bâtie quand les Césars dominaient le monde connu. Dans les entrailles de mes 99 grottes, des tessons de poteries retournent peu à peu à la terre dont elles furent tirées. Certaines accumulent le trésor qu’un ciel d’acier laisse parfois déborder, la richesses, la vie : l’eau. Au plus profond de mon ventre, de sombres lacs clapotent sous l’œil indifférent des chauves-souris… »-
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-« Je suis Debdou la Magnifique, qui me suis ouverte quand les juifs d’Espagne sont arrivés, chassés par Isabelle la Catholique, comme des misérables, des gueux, des sans terre, des sans patrie. Je les ai accueillis, fils retrouvés, aimés comme mon propre peuple. Mais un jour, la bêtise des hommes, les conflits mesquins les ont à nouveau poussés sur les routes. J’abrite encore deux petits cimetières où reposent les ancêtres confiés à mon sol. Quelques fois, je me demande ce que sont devenus ces enfants là, du sang d’Ibrahim, aussi… »-

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-« Je suis Debdou la Magnifique, rebâtie alors que le moyen-âge couvrait de bûchers une Europe guerrière. J’ai aimé Fatima, aux yeux de charbon, à la peau de miel, aux cheveux de soie ; Fatima ma gazelle qui dépensa sa royale dot à me rendre ma grandeur. Sur un coin de muraille, elle a écrit sa passion, son cœur immense déversé d’une brève calligraphie que l’arabe enrobe de rondeurs.
Fondatrice d’une dynastie, de ces Mérénides qui régnèrent, elle est couchée dessous les pierres tournées vers la Mecque, dans ce cimetière qui ressemble à un champ de cailloux. »-
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-« Je suis Debdou la Magnifique, j’achève de me dissoudre. Je regarde le temps et j’attends… »-

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Les gens d’ici …

Ils ont dans le regard l’immense de leur plateau perché bien au delà des milles mètres, les gens d’ici.

Ils sont déjà sédentaires, avec la nostalgie des errances nomade, enfin, je crois. Leur tente est devenue salon, le lieu du thé, du pain et du beurre de chèvre. Ouverte à tous les vents, elle accueille le pèlerin, le curieux, douillette de ses tapis et de ses coussins. Elle abrite les rires et les silences, le partage et le don.
Ici tout est rite feutré, offrande de regards puisque je n’ai pas les mots. Et une incroyable chaleur se dégage des gens d’ici…

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Ils ont les yeux verts, bleus ou noirs parce que ces terres sont des terres berbères. Mais les migrations arabes des premiers siècles ont sans doute mélangés les sangs sous l’œil complice et comblé de leur prophète. Terre d’humanité aride, qui n’offre que des points d’eaux où les gens d’ici viennent, chaque jour remplir leurs outres, elle bouillonne d’une vie riche, pour peu qu’on l’observe attentivement. Les troupeaux paissent à l’envi une herbe rare et recroquevillée. Les ânes s’éparpillent, les petits sous la mère. Et les chevaux de la fantasia rêvent d’un destin. Ils sont de formidables éleveurs, les gens d’ici.

Les enfants des gens d’ici vous tournent autour et vous tendent un sourire timide parce qu’ils n’osent pas vous toucher. Les enfants sont une nation tant ils sont. Ils sortent de partout, intrigués d’une autre allure, curieux. Ils s’égaient en nuées, comme des oiseaux libres, vous prennent enfin par la main pour vous conduire dans l’intime du foyer, la pièce simple meublée de sièges, à ras du sol où ce qu’ils ont à manger sera partagé.

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Souvent, ils se chargent, honorés, du rite qui consiste à vous donner cette eau si précieuse, afin que vous vous laviez les mains. Car le pain se partage en plongeant chacun, tour à tour, dans le même plat. Ne pas manger serait blesser. Le peu qu’ils ont devient l’offrande à l’étranger. Les enfants d’ici se foutent bien des consoles de jeux et des pompes à 100 euros la paire. Je ne suis même pas sûre qu’ils en connaissent l’existence, les enfants d’ici.

Les hommes d’ici sont incroyablement beaux, auréolés d’une rassurante quiétude. Ils rient de toutes leurs dents et la malice, innocente la malice, éclaire leurs visages marqués par les vents et les soleils. Ils sont droits et portent des familles multiples et vastes. Les vieux, ici, ne sont jamais seuls. Ils courent les landes derrières leurs troupeaux ou tuent l’agneau. Ils respirent leurs enfants, leur bien, leur trésor. Les hommes d’ici tiennent presque toujours la main d’un enfant. Sous leurs costumes, on devine des corps rompus aux travaux difficiles, physiques. Ils ont toujours du temps pour l’étranger, l’invité. Ils abandonnent leurs tâches et se posent à vos côtés, sans un mot quand les mots ne sont pas les mêmes. Ils sont là, présents, les hommes d’ici, attentifs, ils écoutent, ils regardent. Certains reviennent de quelques mois passés au delà de la mer, saisonniers ou maçons, ils reviennent au pays avec, en poche, quelques euros de plus. Mais à quel prix ?

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Les femmes d’ici babillent. Elles me touchent, curieuses de mon grain de peau. Elles jouent avec mes colifichets. Et j’ai laissé derrière moi les bijoux de mes poignets. Elles sont coquettes. Du matin au soir elles triment au foyer. Les intérieurs sont d’une incroyable propreté et le pain toujours frais. Elles veillent sur leur multitude de petits. Elles me parfument quand je passe le seuil de leur maison, c’est la coutume. Beaucoup d’entre elles ont encore un bébé accroché à leur sein. Si, souvent, les cheveux sont noués et tenus par un foulard, elles ne portent pas le voile, elles ne se cachent pas, elles ne sont pas vraiment en retrait. Les femmes d’ici sont vivantes jusqu’au tréfonds de leurs entrailles.
Ici, le spectacle c’est la fantasia, donnée avant le coucher du soleil. Les chevaux, arabes, sont somptueux, vifs, rétifs. Ils dansent. Et l’homme d’ici, sur sa monture, a l’air de toucher au ciel…

Si vous avez le temps d’une chanson… un petit montage de vidéos prises avec l’appareil photo…

Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez.
Le Coran
… merci à Mohamed d’avoir partagé cette phrase avec moi…
A SUIVRE…

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