Il y a 600 ans, des juifs fuyaient L’Europe et se réfugiaient à Debdou, ville de l’Oriental marocain et terre d’Islam !

Il était une fois Debdou !

A la fin du XIVe siècle, l’Espagne catholique traverse une des périodes les plus troublées de son histoire. Dans un contexte de graves problèmes économiques et sociaux, une vague de persécutions anti-juives submerge la péninsule ibérique et en particulier le sud de l’Espagne et l’Andalousie. Plusieurs pogroms ont en lieu visant les juifs d’Espagne. Ces évènements aussi appelés baptêmes sanglants et connues dans la tradition juive comme les décrets de 5151 (hébreu : גזירות קנ »א gzeirot kan »a) se traduisent par une série de massacres et de conversions forcées qui avaient débuté à Séville le 4 juin 1391 avant de s’étendre à une grande partie de l’Andalousie.

N’ayant d’autre choix que de se convertir au christianisme ou mourir, Plusieurs milliers de juifs prenaient les chemins de l’exil et traversaient la méditerranée pour aller trouver refuge en Afrique du Nord. Parmi eux, un groupe de plusieurs familles juives décida de s’exiler dans le nord du Maroc et s’installèrent dans la ville de Debdou située au pied de l’Atlas à l’est du Maroc. On les appellera les « Sévillans » du Geros Sbilia.

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La légende voudrait que le rabbin David Hacohen qui mena ces exilés aux contreforts de l’Atlas, voyant que ce bourg connaissait une grave pénurie d’eau qui allait handicaper la future installation de la tribu, aurait frappé de son bâton un rocher d’où jaillit une source, andalouse, certes, puisque joyeuse et babillarde. Cette source existe toujours et elle est devenue aujourd’hui, lieu de pèlerinage et d’adoration, Debdou vénère toujours « Aïn Sbylia » traduction arabe de “source de Séville”. C’est autour de cette source que le Mellah, le quartier juif, fut construit.

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Debdou peut se vanter d’une longue tradition d’accueil. Ainsi, elle a accueilli volontiers les populations juives chassées d’Espagne et qui venaient s’ajouter à ceux autochtones déjà installés dans la ville. Les juifs s’y sentaient en sécurité. La ville est protégée par les montagnes, le plateau de l’Anti-Atlas et un relief escarpé qui la mettait à l’abri des attaques. En situation excentrée, elle était moins exposée que les villes comme Fès ou Marrakech qui connaissaient régulièrement des troubles liés aux conquêtes de pouvoir.
Qu’ont-ils de particulier, ces Juifs de Debdou ? D’abord, le fait qu’ils furent longtemps majoritaires dans ce bourg, composant en fait les trois quarts de la population. Au début du XXe siècle, Debdou était proportionnellement la ville où la population était proportionnellement la plus importante du Maroc.

Le père Charles de Foucauld y séjourna en 1883-1884, et y apprit même, dit-on, l’arabe et l’hébreu, ce qui lui permit de traverser le Maroc et de pénétrer les milieux arabes déguisé en rabbin. Dans son livre « Reconnaissance au Maroc », il nota :  » la population de Debdou présente un fait curieux, les israélites en forment les trois quart; sur 2000 habitants, ils sont au nombre de 1500. C’est la seule localité du Maroc où le nombre de juifs dépasse celui des musulmans » !

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Dans le monde juif, Debdou était connue surtout par la confection de rouleaux de la loi par les sofer (scribes), qui étaient de véritables experts appréciés par leur piété et leur savoir faire exceptionnel. La calligraphie de Debdou était connue au delà du Maroc. En Israël, on peut apprécier aujourd’hui un Séfer-Torah rarissime de Debdou, écrit sur un parchemin en peau de biche. Il avait été offert à l’ancien premier ministre Yitzhac Rabin.

DSC00555 (2)L’ ancien cimetière juif

L’histoire de cette ville, aujourd’hui oubliée, est édifiante et extraordinaire. Elle était devenue au fil du temps un foyer du judaïsme éclairé, un haut lieu des études talmudiques dont la réputation et l’influence s’étendait du Maroc à l’Algérie voisine. Pour les juifs exilés de la péninsule ibérique et nostalgiques de la période faste d’avant les persécutions chrétiennes, la vie à Debdou était un prolongement de l’époque sévillane. Cette époque constitua l’âge d’or de Debdou.

Au XVe siècle, Debdou est une citadelle fortifiée et puissante. C’est la période où on parle des Rois de Debdou !! Debdou n’est plus une ville, c’est un royaume qui va peser de son poids sur le destin dynastique marocain. Ce royaume était si puissant que la dynastie alaouite dut s’adresser à Ibn Machâal, le souverain juif de Debdou et de Taza pour trouver auprès de lui appui humain et soutien financier. Sans cet appui, le premier sultan alaouite n’aurait sans doute pas pu asseoir son pouvoir. En effet, c’est grâce au puissant soutien d’Ibn Machâal que le premier souverain alaouite a pu négocier avec les Rhiata, les Branes, Tsoul, Gzennaya, Mtalsa et Aït Wrayn une baïâa qui lui fut accordée. La majorité des marocains oublient que la première capitale des Alaouites n’était autre que…Taza d’où était engagée précisément la conquête de Fès.

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Debdou c’est aussi l’histoire du déclin d’une ville. Celui d’une cité, jadis florissante car située sur la route du commerce caravanier liant la région sahélo-soudanaise via le Touat-Tafilelt à la Méditerranée. Ce commerce va s’essouffler quand les Européens arrivèrent à le détourner via la voie maritime. La communauté juive de Debdou a connu des vicissitudes diverses qui l’ont durement frappée. L’une de ces vicissitudes de l’histoire de Debdou n’était autre que la défaite infligée à l’armée du Sultan Abderrahmane lors de la bataille d’Isly. Les Juifs de Dedbou quittèrent la ville et se retirèrent dans les casbahs tribales réservées aux Juifs chez les Rhiata, les Branes et autres Gzennaya. Beaucoup d’entre eux s’étaient convertis à l’Islam. Même si le choléra a quasiment décimé la communauté au XVIIIe siècle, les deux tiers de la population de Debdou étaient, à la fin du XIXe, juifs. Aujourd’hui, ce qui reste de cette communauté a entièrement émigré en France, au Canada, en Amérique ou en Israël.
Depuis le départ des derniers juifs, la ville est restée comme figée sur son histoire.

Certaines familles juives retournent encore en pèlerinage à Debdou pour aller prier dans les deux synagogues encore debout ou pour se recueillir dans les deux cimetières juifs jalousement gardés et magnifiquement entretenus par les habitants de la ville.

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Mais Debdou cherche à sortir de son immobilisme et espère désormais bénéficier de son histoire au lieu d’en porter inutilement le poids. Pour cela, elle mise sur le tourisme pour sortir de son isolement et de son déclin économique. Des opérations de réhabilitation du patrimoine de la ville ont été lancée, une maison de la culture dédiée à l’histoire de la ville est en construction. L’objectif est de faire de Debdou un des pôles touristiques majeurs de la région.

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Pour Khalid Sbiâ, son jeune député engagé dans les projets de développement de Debdou, il faut trouver une vocation à cette ville et que cela passe par la reconnaissance de son histoire d’une ville multiconfessionnelle, symbole de tolérance et du vivre ensemble. Ainsi la dixième édition du festival des musiques folkloriques de Debdou qui a eu lieu en septembre dernier a été sous le slogan de la coexistence entre les religions. Et pour que Debdou retrouve son rayonnement, Il faut l’engagement de tous les acteurs concernés, collectivités, Etat et associations locales et pourquoi pas un coup de main de la diaspora juive de Debdou, car après tout c’est aussi leur ville!

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